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MUSIQUE WORLD JAZZ CHANSON
La mélodie du batteur
Du free-jazz à l’harmonie classique, de l’impro à l’écriture, le percussionniste PIERRE FAVRE a suivi une voie qui l’a mené jusqu’à Fleuve, son majestueux nouvel album.
A la fin des années 60, Pierre Favre a tout pour devenir l’une des hautes autorités du free-jazz. Batteur inventif et polyvalent, ce franc-tireur de la scène suisse a les armes pour servir un courant qui est considéré comme le ferment le plus actif d’une grande révolution esthétique. Mais il devine que les hussards d’alors seront les grognards de demain. Il se dépouille donc des habits et des attributs qui pourraient faire de lui un homme d’appareil : au lieu d’accroître son pouvoir, il préfère plutôt étendre son savoir. Il se rend ainsi en Afrique, pour retourner « à la mamelle, au lait maternel, à un monde musical où tout est organique et sans fioritures ». Au sein du tout nouveau label ECM, il tisse également un large réseau de relations, qui lui permettra de ferrailler avec John Surman, Dino Saluzzi, Barre Philipps, Jan Garbarek, Arvo Pärt ou encore la chanteuse Tamia.
Dès le début des années 70, Pierre Favre prend des leçons auprès d’un ancien élève de Webern, qui le reconnecte avec la tradition classique. Cette plongée dans les univers harmonique de Bach, Mozart ou Beethoven est le premier chapitre d’une longue aventure, qui l’entraîne dans une autre dimension : celle de l’écriture. « Le free, au début, c’était très excitant, dit-il. Mais au bout d’un moment, c’est tellement le foutoir qu’on devient plus que prudent. On se contente de faire des gammes sur scène : c’est fatigant, et ça endort le public. J’ai eu envie de tomber le masque, de ne plus me retrancher derrière l’alibi de l’improvisation. Certains ont dit que j’étais revenu en arrière. Je n’avais pourtant pas reculé : j’avais sauté par-dessus la barrière. Ceux qui font du free depuis quarante ans ne sont pas restés fidèles à eux-mêmes, mais à un style : ça n’est pas la même chose. »
Pierre Favre ne se conformera jamais au dogme qui taxe toute musique consonante d’hérétique et fustige les partisans de la tonalité. Et pour cause : ce batteur atypique ne cesse d’entendre des mélodies, et de vouloir les traduire avec son instrument. « Soutenir qu’on ne peut plus écrire une mélodie aujourd’hui, c’est aussi absurde de dire qu’on ne peut plus manger de pain. Même chose avec la consonance. Chez Bill Evans, par exemple, il n’y a pas de grandes audaces harmoniques. Mais la façon dont les accords sont placés est remarquable. Ce qui m’importe, c’est de trouver ce qui est juste, ce qui est moi. »
Puisant dans une palette instrumentale originale (guitare, saxophone, clarinette, harpe, tuba, serpent, basse, contrebasse et percussions), les mélodies qui se déploient aujourd’hui dans Fleuve synthétisent une vie de recherche. Evoquant autant les musiques de la Renaissance que les inventions formelles contemporaines, elles forment le butin d’un homme qui, partout où il est passé, a glané toutes les informations qui pouvaient enrichir sa sensibilité. En Chine comme au Brésil, au Maroc comme en Corée du Sus, les musiciens qui ont croisé Pierre Favre ont cru le reconnaître comme l’un des leurs. Preuve que son art, qui exprime d’abord un grand souci de la couleur, se passe des frontières entre les genres.
Le Suisse dit être un admirateur de pianiste classique Arthur Schnabel, dont il vante les prouesses sur le plan du rythme, du son et de la lumière. Les orchestrations de Fleuve n’ont rien à envier à ce modèle : les belles circulations d’énergie et les mixtures de timbres qu’elles renferment disent à quel niveau de maîtrise leur auteur est parvenu. « Ecrire est un acte de courage, surtout pour un batteur… Mais je me suis pris à ce jeu, qui régénère ma façon de faire de la musique. A part cogner toujours plus vite et plus fort, que pouvais-je faire pour évoluer, sinon transformer ma musique du point de vue du mouvement et de la couleur ? C’est dans cette recherche que je peux faire des progrès. Je n’en verrai jamais la fin, mais ce chemin vaut la peine d’être suivi, car il s’appelle musique. »
Richard Robert |